Il y a un paradoxe : d’une part, les jeunes forment la classe d’âge avec le plus fort taux d’abstention ; d’autre part, ce sont les jeunes qui ont été à l’origine des mobilisations populaires et civiques les plus importantes de ces dernières années, à commencer par Éléonore Pattery, étudiante de 23 ans, à l’initiative de la pétition contre la loi Duplomb qui a rassemblé plus de 2 millions de signatures. Les jeunes, dont il faudrait d’ailleurs se garder d’avoir une vision réduite, puisqu’ils ne forment pas un tout homogène, ne semblent ainsi pas apathiques et désengagés, mais dépolitisés. Dès lors, quelle est leur place dans la politique aujourd’hui ?
Les jeunes votent moins, s’encartent moins, se syndiquent moins
L’abstention record des jeunes
Aux élections législatives et présidentielles de 2022, l’abstention élevée a encore une fois été principalement le fait des jeunes (au sens strict, les 18-24 ans ; plus largement, les 18-34 ans). Un sondage IPSOS réalisé auprès de personnes inscrites sur les listes électorales a ainsi révélé qu’au premier tour, le taux d’abstention des 18-34 ans s’était élevé à 70%. Il y avait en 2022 47 millions d’inscrits. L’INSEE estime à 12 millions le nombre de personnes âgées de 18 à 34 ans. En d’autres termes : si les 70% de ces électeurs avaient voté pour le même candidat, cela aurait représenté le nombre de voix pour Marine Le Pen au premier tour.
De moins en moins de jeunes ont leur carte dans un parti, ou dans un syndicat
Selon une enquête menée en 2014 par Audirep pour l’Observatoire de la jeunesse solidaire (Afev) et la Fondation BNP Paribas, seuls 7 % des jeunes de 15 à 30 ans ont déjà adhéré à un parti politique, et 5 % ont déclaré s’engager dans un syndicat. Une partie importante de la jeunesse ne se reconnaît pas dans une tendance politique, que ce soit par méconnaissance, par désintérêt ou par défiance à l’égard des dirigeants politiques.
Une désaffection à l’égard de la démocratie
Plus largement, une désaffection vis-à-vis de la démocratie, relevée par Yascha Mounk dans Le peuple contre la démocratie, est portée à titre principal par les jeunes, et ce au-delà de nos frontières : l’essayiste américain l’explique en grande partie par l’oubli de l’Histoire et la méconnaissance des régimes autoritaires. La part de la population se déclarant attachée à la démocratie diminue en effet de génération en génération après les « Baby Boomers ». Cependant, ce phénomène ne peut être réduit aux jeunes, comme le souligne le Baromètre de la confiance politique du CEVIPOF en 2025 : 48 % des Français (toutes classes d’âge confondues) estiment que « rien n’avance en démocratie, il faudrait moins de démocratie et plus d’efficacité ».
Une jeunesse pas si homogène
Selon le rapport Une jeunesse plurielle publié en 2022 par l’Institut Montaigne, il convient pourtant de distinguer plusieurs groupes parmi « la jeunesse », un ensemble qui ne rend nécessairement pas compte des nuances et divisions internes. Le rapport identifie trois grandes lignes de fracture dans le bloc jeunesse :
- Le genre et le sexe : les jeunes hommes et les jeunes femmes n’adoptent pas les mêmes formes d’engagement et de mobilisation.
- Le capital culturel transmis : évalué notamment (de manière certes approximative) par la quantité de livres présents dans le foyer parental, « l’habitus » au sens de Bourdieu joue un rôle déterminant dans l’implication sociale et politique des jeunes.
- L’origine et l’appartenance religieuse : les trajectoires d’engagement sont également influencées par les origines nationales et les affiliations religieuses.
Ainsi, le rapport de l’Institut Montaigne distingue quatre sous-blocs qui forment la jeunesse :
- Les « démocrates protestataires », qui représentent plus d’un tiers des jeunes, qui considèrent en quelque sorte que le vote ne suffit pas (pour changer les choses, pour faire évoluer la société), mais demeure utile. Ils sont donc attachés à la démocratie représentative.
- Les « désengagés », soit un quart de la jeunesse, qui sont en retrait des questions politiques et sociales et n’expriment pas d’opinion politique.
- Les « révoltés », un autre quart de la jeunesse, qui subissent de plein fouet les difficultés financières propres à cette classe d’âge, et qui appellent en conséquence à un changement révolutionnaire de société.
- Le reste de la jeunesse serait composé, selon le rapport, des « intégrés transgressifs », qui témoignent à la fois d’une intégration dans les structures économiques et sociales, tout en faisant preuve d’une certaine complaisance vis-à-vis de la violence et de la radicalité.
Ressort de ce tableau une jeunesse bien moins homogène que ce que décrivent les poncifs habituels.
Des jeunes en réalité plus que jamais engagés, mais sous d’autres formes
Des jeunes sensibles aux évolutions contemporaines
La plupart des sondages rappelle que les jeunes ne sont pas indifférents, que ce soit à l’égard des violences sexistes et sexuelles, de l’écologie ou de l’insécurité. Une sensibilité nouvelle semble en réalité émerger, en quelque sorte, de « nouveaux mouvements sociaux », pour paraphraser l’expression du sociologue Alain Touraine, qui désignait par-là les nouvelles modalités d’action politique apparues dans les années 1960-70 en rupture avec le militantisme traditionnel.
Une cause qui mobilise tout particulièrement les jeunes est l’écologie, et l’écho trouvé par une Greta Thunberg en est un exemple frappant. Il semble qu’en réalité, il n’y ait pas tant un élargissement de la base de citoyens sensibles à l’écologie, y compris chez les jeunes (52 % trouvent les questions environnementales très importantes contre 51 % de la génération des parents et 46 % des Baby Boomers, selon l’Institut Montaigne), qu’un pallier d’engagement supplémentaire franchi (vers la radicalité ?), ainsi qu’une visibilité et une acceptabilité accrues. Un renversement s’est opéré dans l’ordre du socialement acceptable, un glissement du rejet d’une minorité d’écologistes à un consensus scientifico-citoyen sur la nécessité de protéger l’environnement, que même les partis aux extrêmes n’osent plus contester (voir par exemple le repositionnement à ce sujet du Rassemblement national depuis la pandémie du Covid-19). Par ailleurs, cette conscience écologique s’accompagne d’inquiétudes à l’égard d’un extrémisme écologiste : les travaux d’Olivier Galland (CNRS) montrent que 1 jeune sur 5 trouve acceptable et compréhensible les actes de dégradation de l’espace public, sans commune mesure avec les générations précédentes (1 sur 20 parmi les Baby Boomers).
Les questions de genre et relatives au corps mobilisent également les jeunes, en particulier le refus de subir des atteintes à son corps, ce qui inclut d’un point de vue environnemental la pollution, mais également et surtout les agressions sexuelles et sexistes, ainsi qu’une attention nouvelle accordée à la santé, jusqu’alors la préoccupation des classes d’âge plus avancées. Ce souci sanitaire est, sans surprise, mais de manière radicale, une préoccupation nouvelle de la jeunesse depuis la pandémie du Covid-19, comme l’a remarqué Pascal Perrineau dans son dernier ouvrage, Le goût des autres.
De nouvelles formes de mobilisations, à la lisière du politique
Si les jeunes sont moins engagés dans des partis et des syndicats, ils le sont davantages dans des associations. Une étude d’OpinionWay en novembre 2023, réalisée pour l’association Réalités du dialogue social, montre que 40 % des jeunes (18‑35 ans) voudraient s’engager au sein d’une association, contre seulement 16 % dans un syndicat.
De manière plus spontanée qu’auparavant, à l’ère des réseaux sociaux qui permettent l’interconnexion et l’action coordonnée en un temps réduit, les jeunes se mobilisent en réaction à des décisions publiques dont la fabrique, la portée ou la direction leur semble insupportable. Ainsi, la jeunesse s’est fortement mobilisée pour dénoncer l’adoption de la Loi Duplomb, qui rend légale un pesticide jugé dangereux pour la santé et l’environnement par la communauté scientifique : manifestations, relais par les réseaux sociaux, et une pétition record lancée par une étudiante et signée par plus de deux millions de citoyens composés, il est fort à parier, d’une majorité de jeunes.
Un engagement en fin de compte politique
Leur engagement est amené à s’inscrire dans le jeu institutionnel politique, qu’ils appellent par ailleurs à réformer. La vie associative fait elle-même partie de ce système, et les représentants des associations sont par exemple représentés au Conseil économique, social et environnemental. Pour faire advenir les changements ou adopter les orientations auxquels ils aspirent, les jeunes devront situer leur engagement dans le paysage politique, faute de quoi ils ne pourront pas peser sur la fabrique de loi et subiront une expression de la volonté populaire dans laquelle ils ne se reconnaîtront pas. Preuve en est la portée symbolique, en dépit du poids politique qu’elle recouvre, de la pétition contre la loi Duplomb, qui n’empêchera pas la promulgation de la loi.







