Populisme et démocratie : opposition, complémentarité ou dérive illibérale ?

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Le populisme est-il une menace pour la démocratie ou une tentative de la revitaliser ? Depuis une décennie, la montée des mouvements populistes en Europe et aux États-Unis interroge la solidité de nos régimes démocratiques. Derrière un discours invoquant la « volonté du peuple », ces formations politiques prétendent corriger les insuffisances de la démocratie représentative. Pourtant, loin de renforcer la participation citoyenne, le populisme tend davantage à remettre en cause les contre-pouvoirs et le pluralisme. Il convient dès lors d’analyser si le populisme constitue un complément critique de la démocratie ou, au contraire, une dynamique susceptible d’en saper les fondements.

Qu’est-ce que le populisme ? Définition et caractéristiques essentielles

Le rejet des élites constitue un élément clé pour définir le populisme, mais qui ne suffit pas à lui seul. Selon Jan-Werner Müller (Qu’est-ce que le populisme ?, 2016), il convient d’y ajouter une dimension essentielle : l’anti-pluralisme. Le populisme repose en effet sur une prétention à incarner « la véritable » volonté populaire, ce qui crée une tension forte avec les principes démocratiques, fondés sur la pluralité des opinions et des représentants. Est populiste celui qui se présente comme le seul légitime à parler au nom du peuple, et qui considère que toute opposition à cette prétention revient à s’exclure du « vrai peuple ». Il s’appuie sur une construction symbolique de ce « vrai peuple » pour délégitimer les institutions démocratiques et marginaliser les autres forces politiques, systématiquement associées aux élites perçues comme corrompues.

Exemples de partis populistes en Europe : 

  • Fidesz (Hongrie) – Parti de Viktor Orbán, au pouvoir depuis 2010, souvent cité comme exemple de populisme national-conservateur et illibéral.
  • Droit et Justice (PiS) – Pologne – Le Président de la République élu, Karol Nawrocki, est issu de cette formation à la rhétorique populiste, nationaliste et anti-élites.
  • Fratelli d’Italia (Italie) – Parti dirigé par Giorgia Meloni, au pouvoir depuis 2022 à la tête d’une coalition avec la Ligue (Lega) et Forza Italia ; positionné à l’extrême droite, avec un discours national-populiste.
  • ANO (République tcgèqye) – Parti fondé par Andrej Babiš, président du gouvernement de 2017 à 2021, fondé sur le rejet de l’Europe et le nationalisme.
  • Parti de la liberté d’Autriche (FPÖ) – Parti d’extrême droite populiste, arrivé en tête des élections législatives de 2024.

Pourquoi le populisme se présente-t-il comme un défenseur de la démocratie ?

La rhétorique des partis populistes ne s’en prend pas, d’emblée, à la démocratie. Au contraire, dans le discours, les populistes prétendent renforcer la démocratie. Plus précisément, ils s’en font l’avocat, tout en déplorant les insuffisances de nos régimes démocratiques actuels. Les défaillances de ceux-ci empêcheraient qu’un « homme fort » puisse mener des politiques « efficaces », sinon nécessaires, pour redresser le pays. La démocratie est associée aux lenteurs, aux tergiversations, sans faire l’objet d’un procès en tant que telle : c’est bel et bien la manière dont elle est incarnée par les élites en place qui pose problème. Les populistes arrivés au pouvoir s’inscrivent ainsi en soutien d’une certaine démocratie : ainsi, Giorgia Meloni a-t-elle déployé un récit fondé sur une vision plébiscitaire de la démocratie. 

Ce faisant, les dirigeants populistes représentent une menace pour la démocratie. Les institutions et contre-pouvoirs sont présentés comme des obstacles à l’avènement d’une démocratie rénovée : en Italie, le gouvernement Meloni accable le Parlement en déposant de très nombreux décrets-lois, accaparant par-là son attention et son activité, de même qu’il s’en prend aux juges qui freinent les « solutions innovantes » proposées en matière de politique migratoire. De même, dès lors qu’un mouvement populiste ne recueillerait pas le soutien attendu, et alors même qu’il prétend incarner la volonté populaire, ces partis déploient une rhétorique anti-démocratique, évoquant tantôt l’existence d’une « majorité silencieuse », que les mécanismes mêmes du système démocratique empêcheraient de s’exprimer ; tantôt, des discours complotistes, à charge d’une presse manipulatrice ou d’élites conspiratrices.

Le populisme au pouvoir : vers une démocratie illibérale ?

Dans la pratique, le populisme sape les fondements même de la démocratie. Les populistes ne s’intéressent pas véritablement à la participation citoyenne en tant que telle. Leur principal enjeu réside dans la remise en cause des représentants actuels, qu’ils accusent de ne pas défendre les véritables intérêts du peuple. Leur vision de la représentation est particulièrement étroite, se limitant au principe du mandat impératif, c’est-à-dire une obéissance stricte à une volonté populaire supposée univoque. Toute autre conception de la représentation est rejetée comme illégitime. Ainsi, la représentation devient un point central dans la critique populiste du système politique. Le populiste se donne pour mission de garantir une « représentation symbolique juste », c’est-à-dire, selon lui, de capter correctement la volonté morale du peuple et de la traduire fidèlement en actes, sans passer par les médiations propres à la démocratie représentative.

Plus encore, les populistes adoptent des modes de gouvernance qui témoignent d’une volonté de contrôler l’ensemble des institutions étatiques. Cela se traduit par la mise en place de réseaux clientélistes à grande échelle, ainsi que par une méfiance, sinon une hostilité envers la société civile et les médias. Bien que ces pratiques rappellent celles des régimes autoritaires, le populisme s’en distingue en les légitimant à travers un discours moral. Cette justification éthique leur permet de mettre en œuvre ces stratégies de manière assumée, présentées comme vertueuses et au service du peuple. 

Les pays où des gouvernements populistes sont en place se rapprochent ainsi de ce que Fareed Zakaria a nommé « démocratie illibérale » (« The Rise of Illiberal Democracy », Foreign Affairs, 1997). Le politologue désignait par-là le surgissement en Europe de l’Est de régimes majoritaires dans lesquels les majorités se sont approprié l’appareil d’État, se traduisant par un démantèlement des systèmes de pouvoirs et contre-pouvoirs, et la mise sous tutelle des institutions indépendantes. Cependant, le populisme contemporain n’affecte pas seulement des pays avec une faible expérience démocratique, comme les États issus de l’ex-URSS, mais également des pays d’Europe de l’Ouest où l’attachement à la démocratie est réputé plus enraciné. Le populisme révèle alors une désaffection très préoccupante à l’égard de la démocratie, notamment au sein des jeunes générations, ainsi que l’a montré Yascha Mounk (Le peuple contre la démocratie, 2018) et c’est avant tout l’étiolement de la mémoire des autoritarismes et des conflits du siècle dernier qui expliquent ce désenchantement démocratique. 

Ainsi, bien que les populistes appellent à la démocratie et à l’expression de la volonté populaire, l’exercice du pouvoir révèle leur propension à en saper les fondements, en particulier la séparation des pouvoirs inhérente à nos régimes démocratiques. (Allez voir à ce sujet notre article sur la séparation des pouvoirs, mythe ou réalité ?).

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