En 1747 paraît anonymement un roman épistolaire qui marque l’imaginaire littéraire du XVIIIe siècle : Lettres d’une Péruvienne. Signé Françoise de Graffigny, femme de lettres à la vie passionnante et complexe, ce texte raconte l’histoire d’une jeune Inca arrachée à son pays pour être intégrée à la société européenne. Par le biais d’un échange épistolaire entre la Péruvienne Zilia et le Français Carlos, le roman interroge les différences culturelles, les notions d’identité, de civilisation, de pouvoir et d’émancipation.
Introduction
La seconde édition augmentée de 1752 est particulièrement significative car elle ajoute une introduction historique qui contextualise l’œuvre, ainsi que quatre lettres supplémentaires (XXVIII, XXIX, XXX et XXXIV) qui enrichissent la réflexion initiale, amplifient la voix de Zilia et approfondissent les thèmes du roman.
Ce parcours intitulé « un nouvel univers s’est offert à mes yeux » propose d’explorer la richesse de ce chef-d’œuvre, en analysant l’insertion de l’introduction et des lettres inédites dans la dynamique narrative et thématique de l’œuvre. Nous verrons comment Françoise de Graffigny, à travers Lettres d’une Péruvienne, ouvre une fenêtre inédite sur l’altérité et questionne la modernité de son temps, tout en s’inscrivant dans le grand courant des Lumières.
Françoise de Graffigny : une vie entre émancipation et littérature
Une femme de lettres au XVIIIe siècle
Françoise de Graffigny (1695-1758) est une figure majeure de la littérature française du XVIIIe siècle, à la fois romancière, dramaturge et épistolière. Issue d’une famille noble de Lorraine, elle mène une existence marquée par des drames personnels et une intense activité intellectuelle.
Veuve jeune, elle gagne son indépendance financière et sociale par la plume. À travers son œuvre et sa correspondance, elle défend une position féminine autonome, sensible aux enjeux sociaux et culturels de son époque.
Le contexte littéraire et philosophique
Dans une époque où les échanges épistolaires et les récits de voyages se multiplient, Françoise de Graffigny s’inscrit dans la tradition des romans épistolaires, tout en innovant par le regard de son héroïne, une femme venue d’un autre monde.
Son œuvre dialogue avec les idées des Lumières, qui valorisent la raison, la découverte, la remise en question des préjugés et l’ouverture au monde.
Lettres d’une Péruvienne : un roman épistolaire de découverte et de questionnement
L’intrigue et la structure
Lettres d’une Péruvienne raconte l’histoire de Zilia, une princesse inca enlevée lors de la conquête espagnole, qui se retrouve en France, prisonnière dans une maison parisienne. Elle échange des lettres avec Carlos, un jeune homme français qu’elle apprend à connaître.
Le roman suit l’évolution de Zilia, de son choc initial face à la culture européenne à sa prise de conscience progressive des différences entre son monde natal et le nouveau.
Le style épistolaire permet une grande intimité, la sincérité du discours, et une alternance entre subjectivité et analyse.
Les thèmes principaux
Tout d’abord, on retrouve au coeur de l’intrigue le thème de l’altérité et du choc des cultures : Zilia est confrontée à une civilisation inconnue, et son regard critique permet de questionner la prétendue supériorité européenne. De plus la liberté et la captivité sont constamment présents : prisonnière physique et symbolique, Zilia cherche à comprendre et à s’émanciper.
Quant à la nature et la civilisation, on voit que la nature péruvienne s’oppose à la société artificielle européenne. Enfin, l’éducation et la connaissance occupent une place prépondérante dans cette œuvre : par l’apprentissage et l’échange, Zilia découvre un « nouvel univers », ouvrant la réflexion sur la place de la femme et l’ouverture aux idées nouvelles.
La seconde édition augmentée de 1752 : introduction et lettres supplémentaires
L’introduction historique : donner un cadre et une légitimité
L’introduction historique qui ouvre la seconde édition propose un contexte factuel et scientifique sur le Pérou et les civilisations amérindiennes, visant à légitimer le récit et à renforcer son impact.
Cette introduction illustre l’attention portée par Graffigny à la documentation, ainsi que son engagement dans la diffusion des savoirs. Elle fait aussi écho aux discours anthropologiques et ethnographiques naissants.
En situant le lecteur, elle encourage une lecture plus attentive et respectueuse de la culture de Zilia, renforçant la dimension critique du roman.
Les lettres XXVIII, XXIX, XXX et XXXIV : approfondir la réflexion de Zilia
Ces lettres supplémentaires prolongent le parcours initiatique de Zilia :
- Lettre XXVIII : Zilia médite sur la notion de liberté, confrontant ses propres expériences à celles de Carlos et questionnant les fondements des sociétés.
- Lettre XXIX : elle décrit ses sentiments d’exil, son mal du pays, et la nostalgie des paysages et des rites péruviens, symboles de son identité profonde.
- Lettre XXX : un moment d’introspection où Zilia s’interroge sur son rôle de femme, son pouvoir d’agir et la place qui lui est assignée dans ce nouvel univers.
- Lettre XXXIV : Zilia tire un bilan de son parcours, affirmant une forme d’émancipation intellectuelle et morale, malgré les contraintes physiques.
Ces lettres jouent un rôle crucial en renforçant la voix de Zilia, lui donnant plus d’épaisseur et faisant écho aux débats contemporains sur la condition féminine et la civilisation.
« Un nouvel univers s’est offert à mes yeux » : une métamorphose intime et intellectuelle
La découverte d’un monde étranger
Tout au long du roman, la phrase « un nouvel univers s’est offert à mes yeux » résume la trajectoire de Zilia : elle passe du choc, de l’incompréhension et de la peur à une ouverture progressive à un monde inconnu.
Cette découverte est ambivalente : émerveillement mêlé à critique, admiration mêlée à rejet. Zilia, dans son innocence native, est aussi une observatrice lucide.
Le roman comme outil de critique sociale et culturelle
À travers les yeux de Zilia, Graffigny questionne les fondements de la société européenne : ses normes, ses préjugés, ses rapports de pouvoir.
Le roman invite le lecteur à réfléchir sur la notion d’« univers » non seulement comme un espace géographique mais aussi comme un cadre mental et social. Le « nouvel univers » n’est pas seulement celui de la civilisation européenne, mais aussi celui de la liberté de pensée.
Une métamorphose féminine
Le parcours de Zilia est aussi celui d’une femme qui apprend à penser par elle-même, à s’affirmer dans un monde où sa condition est précaire. Cette quête d’émancipation féminine est centrale. Zilia incarne la tension entre captivité et autonomie, soumission et affirmation.
Un roman des Lumières en acte : science, humanisme et tolérance
L’échange épistolaire, un dialogue entre cultures
Le format épistolaire permet un dialogue ouvert, un échange d’idées où la compréhension peut naître de la confrontation des points de vue.
Le regard de Zilia est à la fois innocent et critique, ouvrant la voie à un humanisme qui valorise la diversité culturelle.
L’intérêt scientifique et ethnographique
L’introduction historique et la précision des descriptions montrent la volonté de Graffigny d’intégrer le roman dans un projet encyclopédique, cherchant à comprendre l’Autre au-delà des préjugés.
La tolérance et la remise en question
Le roman plaide pour une ouverture d’esprit, la reconnaissance des différences et une critique des systèmes oppressifs.
La postérité et l’importance des Lettres d’une Péruvienne
Un succès littéraire
Le roman connaît un grand succès en son temps, avec de nombreuses éditions et traductions. Il influence la littérature des Lumières, particulièrement dans le traitement du thème de l’exotisme et de l’altérité.
Un texte moderne
Aujourd’hui, Lettres d’une Péruvienne est étudié comme un texte fondateur qui interroge les constructions identitaires et culturelles, anticipant les débats postcoloniaux.
Conclusion
Avec Lettres d’une Péruvienne, Françoise de Graffigny offre une œuvre qui dépasse le simple récit d’aventures ou d’amour. Par l’introduction historique et les lettres ajoutées dans la seconde édition, elle enrichit un texte déjà riche en questionnements sur la liberté, l’identité et la culture.
Zilia, à travers son regard émerveillé et critique, incarne une forme de conscience nouvelle, un « nouvel univers » fait de dialogue, d’ouverture et de liberté. Ce roman épistolaire s’affirme ainsi comme un témoignage puissant des Lumières, où la découverte de l’Autre devient une invitation à repenser le mondce et soi-même.







