Tu dois étudier Le Deuxième Sexe? Dans cet essai majeur du XXe siècle, Simone de Beauvoir a proposé une synthèse de la condition des femmes et leur a montré des perspectives d’émancipation. Ses prises de positions et son texte ont été violemment critiqués : nous t’expliquons tout cela dans cet article.
Contexte historique et social du Deuxième Sexe
Une publication dans l’après-guerre
En 1949 lorsque le Deuxième Sexe est publié, la France sort tout juste de la Seconde Guerre mondiale. Les femmes viennent alors d’obtenir le droit de vote en 1944, qu’elles exercent pour la première fois lors des élections législatives de 1946. Cependant, elles n’ont toujours pas le droit de travailler sans l’accord de leur mari, ni d’ouvrir un compte bancaire en leur nom. La pilule contraceptive et l’avortement sont illégaux, ce qui empêche les femmes d’avoir un véritable contrôle sur leur propre corps.
Voir aussi : L’évolution du droit des femmes en France
Un essai ancré dans le courant existentialiste
Simone de Beauvoir est écrivaine et philosophe. Elle se rattache au courant existentialiste, qui estime qu’aucun destin n’est prédéterminé et que chacun peut construire sa propre vie par ses actions individuelles. D’après cette théorie, les hommes autant que les femmes peuvent décider de la conduite de leur vie. Pourtant, Simone de Beauvoir constate que les femmes sont presque toujours dans une position d’infériorité par rapport aux hommes. Elle décide alors de chercher les raisons de cette inégalité dans un essai qui devient vite incontournable : Le Deuxième Sexe.
Résumé et structure du Deuxième Sexe
Tome 1 : exploration des raisons de l’inégalité homme-femme
Dans ce premier tome, Simone de Beauvoir examine les arguments apportés par trois disciplines qui semblent justifier de considérer les femmes comme inférieures :
- biologie: explique les différences physiques entre les hommes et les femmes, mais ne justifie pas que ces différences donnent lieu à des inégalités de traitement.
- psychanalyse: cette théorie psychologique fondée par Sigmund Freud ne s’est pas spécialement intéressée à la femme et l’analyse surtout comme un être moins rationnel que l’homme. Elle est donc insuffisante pour justifier l’inégalité homme-femme.
- matérialisme historique: ce courant historique, qui explique l’avancée humaine comme une suite de rapports de force entre les classes sociales, apporte de bons éléments d’explication mais n’est axée que sur l’économie.
Ensuite, elle explore plus en détail l’histoire des relations entre les hommes et les femmes en Occident, de la préhistoire jusqu’au milieu du XXe siècle. Elle conclut :
« Toute l’histoire des femmes a été faite par les hommes ».
Enfin, elle cherche à comprendre la place de la littérature dans la formation de ce qu’elle nomme « le mythe de la femme », c’est-à-dire une idée de la femme comme naturellement douce, attentionnée pour les hommes qui l’entourent et résignée à vivre sans influencer le monde extérieur. Elle analyse l’œuvre de cinq écrivains, qu’elle classe du plus au moins misogyne: Henry de Montherlant ; D.H. Lawrence ; Paul Claudel ; André Breton ; Stendhal. C’est selon elle Stendhal qui arrive à proposer des personnages féminins proches du réel et qui ne sont pas fabriqués d’après un idéal masculin.
En effet, Simone de Beauvoir explique que tous ces récits participent à la fabrication du mythe de la femme, un idéal auquel il est en réalité impossible de correspondre et qui empêche les femmes de se réaliser par elles-mêmes.
Tome 2 : analyse de la vie d’une femme dans une société patriarcale
La phrase la plus connue de Beauvoir ouvre ce tome: «on ne naît pas femme, on le devient». Elle cherche ainsi à montrer que les comportements des hommes et des femmes ne sont pas biologiquement déterminés, mais appris. Simone de Beauvoir explore toutes les périodes de la vie d’une femme pour comprendre comment elle intègre la domination masculine. Selon elle, comme les femmes n’ont pas accès aux mêmes ressources que les hommes qui détiennent seuls le pouvoir et l’argent, le comportement le plus logique à adopter est de se mettre en relation avec l’homme pour avoir elles aussi accès à ces ressources. Mais la relation est forcément déséquilibrée, puisque les partenaires sont profondément inégaux socialement et économiquement.
- Enfance : « On l’engage à devenir, comme ses aînées, une servante et une idole. »
- Adolescence : « Elle a toujours été convaincue de la supériorité virile ; ce prestige des hommes n’est pas un puéril mirage ; il a des bases économiques et sociales ; les hommes sont bel et bien les maîtres du monde ; tout persuade l’adolescente qu’il est dans son intérêt de se faire leur vassale. »
- Femme mariée : elle est alors limitée au rôle reproducteur et domestique, ce qui « ne lui garantit pas la même dignité qu’à l’homme. »
Simone de Beauvoir s’intéresse aussi à la maternité, la vieillesse, ainsi qu’au statut des prostituées et écrit ouvertement sur des sujets tabous comme l’avortement, la contraception ou la sexualité. Elle critique aussi les femmes qu’elle trouve passives et résignées à ce rôle secondaire, au lieu de chercher à s’échapper de cette condition. Pour cela, elle leur conseille de travailler. Cet argument ne prend cependant pas en compte que beaucoup de femmes du milieu ouvrier travaillaient déjà depuis des décennies et luttaient pour de meilleures conditions de travail.
Analyse du Deuxième Sexe : le style de l’essai
Le Deuxième Sexe propose d’examiner la condition féminine : il est donc particulièrement descriptif. Il est aussi didactique, c’est-à-dire qu’il vise à expliquer de la manière la plus claire possible les enjeux de la vie des femmes du XXe siècle.
Pour cela Simone de Beauvoir s’appuie sur des faits, des témoignages, des exemples concrets qu’elle tire de sa propre vie ou bien de disciplines qu’elle a étudiées pour rédiger son livre.
Le présent de vérité générale est très utilisé pour montrer que ce qu’elle énonce est toujours vrai, peu importe les classes sociales ou les époques :
« Princesse ou bergère, il faut toujours être jolie pour conquérir l’amour et le bonheur. »
On trouve aussi de nombreuses parataxes, des juxtapositions de propositions sans conjonction entre elles :
« L’action des femmes n’a jamais été qu’une agitation symbolique; elles n’ont gagné que ce que les hommes ont bien voulu leur concéder; elles n’ont rien pris: elles ont reçu. »
Cela crée un dynamisme, un rythme, dans un essai qui comporte aussi de long développements argumentatifs parfois difficiles à appréhender.
Réception : un scandale français, une acceptation internationale
Lors de sa publication, Le Deuxième Sexe fait immédiatement scandale en France. Les milieux catholiques le jugent vulgaire et le livre est placé sur l’index des livres interdits par l’Eglise catholique. Les communistes estiment que le livre est loin des aspirations des travailleurs et des travailleuses. Enfin, les milieux littéraires trouvent le style de Beauvoir trop compliqué et s’indignent contre les critiques faites aux auteurs dénoncés comme misogynes. Même si 22 000 exemplaires sont écoulés en une semaine, Simone de Beauvoir reçoit des centaines de menaces et d’insultes. Elle en parle plus tard dans ses mémoires :
« Insatisfaite, glacée, priapique, nymphomane, lesbienne, cent fois avortée, je fus tout, et même mère clandestine. »
Pourtant, à l’étranger, le livre est mieux reçu: les milieux féministes aux Etats-Unis s’en emparent, il est rapidement traduit Allemand, diffusé en Suisse… Mais il faudra du temps pour qu’il soit massivement traduit, ouvertement lu et discuté.
Le second souffle du Deuxième Sexe
A partir du milieu des années 1960, la France connaît une deuxième vague de féminisme. Les mobilisations de groupes féministes comme le Mouvement de Libération des Femmes (MLF) médiatisent leur combat pour l’accès à la contraception, à l’avortement… Des thèmes que Simone de Beauvoir avait abordés dans son livre dès 1949. Certains de ses propos sont aussi critiqués, mais le livre devient ainsi un objet de débats et de discussions qui continuent à le faire vivre, même des dizaines d’années après sa publication. S’il est aujourd’hui daté et que tout n’y est plus d’actualité, il est encore considéré comme un important travail de synthèse de la condition des femmes au XXe siècle.







