La concordance des temps en grec ancien : cohérence et chronologie dans les subordonnées

La concordance des temps en grec ancien

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La concordance des temps en grec ancien est un instrument fondamental de la cohérence narrative, particulièrement au sein des propositions subordonnées : elle structure la chronologie, indique la relation logique entre les faits, et reflète la pensée de l’énonciateur tout autant que le découpage grammatical. C’est une question de subtilité linguistique, mais aussi de fidélité à la logique grecque, distincte de celle du latin ou du français.

La logique grecque de la concordance

En grec, le choix du temps verbal dans une subordonnée dépend avant tout de la chronologie réelle voulue par le locuteur. Lorsqu’une principale et sa subordonnée sont liées, le verbe principal fixe un cadre temporel : présent, passé ou futur. Le temps de la subordonnée ne se contente pas d’obéir à la principale : il conserve souvent sa valeur d’aspect et son autonomie logique, tout en respectant une cohérence globale. Le grec antique est attaché à la « loi de la réalité » : la subordonnée exprime le temps et l’aspect qui conviennent au sens, même lorsque la principale est au passé. Cependant, il existe aussi des cas où l’optatif oblique apparaît dans le discours indirect, marquant un pas vers l’irréel ou la potentialité.

L’organisation temporelle suit globalement trois grands axes : la simultanéité, l’antériorité et la postériorité. Une action peut donc se passer en même temps que, avant, ou après l’action principale, et la langue signale ce rapport par le choix du temps et parfois du mode.

Concordance dans les subordonnées circonstancielles

Prenons le cas des subordonnées de temps, introduites souvent par ὅτε (quand), ἐπεί (lorsque), ἐπειδή (après que, puisque). Si la principale est au présent, on emploie le présent, le parfait ou le futur dans la subordonnée selon que l’on veut exprimer la simultanéité, l’état résultant ou la postériorité. Pour une principale au passé, l’imparfait ou l’aoriste traduisent, à leur tour, la simultanéité ou l’antériorité. Ainsi, ὅτε γράφει, λέγει (« Quand il écrit, il parle ») traduit la simultanéité. Avec une principale au passé, ὅτε ἔγραψε, ἔπραξεν (« Quand il eut écrit, il agit ») signale l’antériorité dans la subordonnée.

L’aspect verbal prend ici toute son importance. L’aoriste dénote une action ponctuelle ou antérieure, l’imparfait indique la répétition ou la durée, le parfait exprime l’action achevée et son effet présent. On retrouve la même logique dans les subordonnées relatives : λέγει ὃ γράφει (« Il dit ce qu’il écrit ») ou εἶπε ὃ εἶδε (« Il dit ce qu’il a vu »), où le passé de la subordonnée suit celui de la principale, mais en gardant le type d’aspect approprié au fait décrit.

Le discours indirect et la subordonnée complétive

En discours indirect (propositions introduites par ὅτι ou ὡς), la règle de base est la conservation du temps réel : si, lors de l’énonciation, le fait subordonné est simultané, le présent ou l’imparfait sera maintenu ; pour une action antérieure, l’aoriste ou le plus-que-parfait sera utilisé. Après une principale au passé, le grec antique opère parfois une mutation : l’optatif oblique remplace l’indicatif pour marquer ce qu’en français on appellerait le « style indirect au passé », mais cette règle n’est pas systématique. L’optatif intervient surtout dans le discours indirect rapportant des paroles, des pensées ou des souhaits.

Par exemple, λέγει ὅτι γράφει (« Il dit qu’il écrit ») exprime la simultanéité au présent ; ἔλεγε ὅτι ἔγραφεν (« Il disait qu’il écrivait ») exprime la simultanéité au passé. Pour l’antériorité : φησὶν ὅτι ἔγραψε (« Il dit qu’il a écrit »). L’optatif, ἔλεγε ὅτι γράφοι (« Il disait qu’il écrivît »), traduit parfois la potentialité, le style indirect plus soutenu.

Les subordonnées de but et de crainte

En grec, les subordonnées de but (ἵνα, ὅπως, ὡς) et de crainte (μὴ) sont soumises à la concordance selon le temps de la principale et la nature de l’action à envisager. Le subjonctif est employé lorsque le verbe principal est au présent ou au futur, tandis que l’optatif apparaît après une principale au passé, conformément au style indirect. Ainsi, « Je le fais pour qu’il vienne » se traduit ἵνα ἔλθῃ (subjonctif) ou si la principale est au passé, ἵνα ἔλθοι (optatif).

La subordonnée de crainte suit la même logique : φοβεῖται μὴ ἀποθάνῃ (« Il craint qu’il ne meure », subjonctif si principale au présent/futur), φοβήθη μὴ ἀποθάνοι (« Il craignit qu’il ne mourût », optatif si principale au passé).

Concordance dans les conditionnelles

Les subordonnées conditionnelles se distinguent par leur structure formelle autant que par leur rapport de temps et de mode :

  • La condition réelle (εἰ + indicatif) utilise le temps qui convient à la réalité de l’événement : présent si le fait est actuel, passé si le fait est antérieur, futur si l’action est à venir.
  • La condition irréelle du présent réclame l’imparfait de l’indicatif dans la subordonnée, accompagné de ἄν dans l’apodose ;
    pour l’irréel du passé, c’est l’aoriste de l’indicatif dans la subordonnée, avec ἄν dans l’apodose.
  • La condition potentielle emploie le subjonctif ou l’optatif selon la principale puis la nature hypothétique de l’action.

Exemple : εἰ ποιοίης, εὖ ἂν πράττοις (« Si tu faisais, tu réussirais »), où l’imparfait conditionnel est en relation avec le temps passé.

Synthèse comparative des temps

Le tableau suivant synthétise le rapport entre le temps de la principale et la subordonnée pour les principales structures :

Principale (temps)Subordonnée (temps et mode)Relation logique
PrésentPrésent indicatif/subjonctifSimultanéité, actualité
Passé (imparfait)Imparfait/aoriste indicatif/optatifSimultanéité/antériorité
FuturSubjonctif/Futur indicatifPostériorité, but/hypothèse
Passé + indirectOptatif/subjonctifPotentiel, souhait, crainte

Exemples approfondis

Dans Homère ou Platon, la concordance des temps structure les récits longs. Par exemple : λέγει, ὅτι γράφει (« il dit qu’il écrit », simultanéité). Dans Thucydide, le passé utilisé dans la principale entraîne fréquemment en subordonnée soit l’aoriste (action ponctuelle), soit l’imparfait (attendu dans la durée) : ἔλεγε, ὅτι ἔπραττε (« il disait qu’il agissait »).

Les subtilités apparaissent dans les constructions plus complexes : « Ayant entendu qu’on était venu, il partit » complète l’antériorité : ἀκούσας, ὅτι ἦλθεν, ἀπῆλθεν.

Exercices 

Exercice 1 : Traduis en respectant la concordance des temps 

  1. λέγει, ὅτι λῦσον.
  2. ἔλεγε, ὅτι γράφοι.
  3. φοβήθη μὴ ἀποθάνοι.

Exercice 2 : Analyse la chronologie et la concordance dans les phrases suivantes

  1. ὅτε ἔπεμψα, ἦλθον.
  2. λέγω ὅτι ποιήσω.
  3. εἰ ποιοίης, εὖ ἂν πράττοις.

Correction

Exercice 1 : 

  1. λέγει, ὅτι λῦσον.
    Traduction : « Il dit qu’il faut délier. »
    Analyse : λῦσον est un impératif aoriste ; la principale est au présent (« il dit »). On conserve l’injonction ou l’ordre exprimé : la subordonnée reprend la volonté sous forme impérative ou éventuellement infinitif (« Il dit de délier »).
  2. ἔλεγε, ὅτι γράφοι.
    Traduction : « Il disait qu’il écrivait. »
    Analyse : ἔλεγε (« il disait ») est à l’imparfait ; γράφοι est à l’optatif présent actif, utilisé ici dans le discours indirect pour rendre une action potentielle ou rapportée dans le passé. La traduction la plus courante restitue la simultanéité dans le passé au style indirect.
  3. φοβήθη μὴ ἀποθάνοι.
    Traduction : « Il craignit qu’il ne mourût. »
    Analyse : φοβήθη est un aoriste (il craignit). μὴ ἀποθάνοι : optatif aoriste, couramment employé au passé après un verbe de crainte ; on traduit par une subordonnée de crainte au français littéraire avec le subjonctif imparfait (« qu’il ne mourût »), ou par l’indicatif selon le style (« qu’il meure »).

Exercice 2 : 

  1. ὅτε ἔπεμψα, ἦλθον.
    Analyse : ὅτε (quand/lorsque) introduit une subordonnée temporelle.
  • ἔπεμψα = aoriste (j’ai envoyé / j’envoyai).
  • ἦλθον = aoriste (je suis venu / je vins).
    Ici, la subordonnée exprime l’antériorité immédiate : « Lorsque j’eus envoyé, je vins. » Les deux actions sont passées, mais l’envoi précède la venue, bien que les deux verbes soient à l’aoriste (valeur globale ou ponctuelle).
  1. λέγω ὅτι ποιήσω.
    Analyse : λέγω (présent, je dis), ὅτι intro complétive, ποιήσω (futur, « je ferai »).
    Simultanéité/chronologie : la principale est au présent, la subordonnée exprime un fait postérieur (« Je dis que je ferai »), c’est-à-dire qu’elle indique la postériorité du futur par rapport à l’énonciation.
  2. εἰ ποιοίης, εὖ ἂν πράττοις.
    Analyse : εἰ (si) + optatif présent (ποιοίης), apodose au mode potentiel (ἂν πράττοις, optatif présent aussi).
    Cela traduit une hypothèse ou une condition potentielle non réalisée dans le présent. En français : « Si tu faisais (cela), tu réussirais. » Il s’agit d’une condition irréelle ou de potentialité au présent.

Remarques et pièges à éviter

La tentation est grande d’imposer au grec la logique temporelle française, mais la concordance grecque exige de respecter l’autonomie de l’aspect et du mode. Il faut éviter de systématiser un temps en subordonnée par mimétisme de la principale. Il convient d’interroger la relation réelle entre faits, l’état d’achèvement et le cadre narratif. Particulièrement, le choix entre indicatif et optatif peut changer le sens et la valeur modale de l’énoncé.

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