L’économie comportementale : comment les biais cognitifs influencent nos choix ?

L’économie comportementale : comment les biais cognitifs influencent nos choix ?

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Si l’économie classique imagine des individus parfaitement rationnels, capables de peser le pour et le contre de chaque décision comme un maître d’échecs, la réalité nous rappelle que nous ressemblons parfois plus à des joueurs un peu distraits, passionnés, voire farfelus. Heureusement, l’économie comportementale vient jeter un éclairage nouveau sur nos choix souvent irrationnels, en combinant psychologie et économie pour révéler nos biais cognitifs. Que ce soit cet achat compulsif sur un coup de tête ou cette procrastination chronique à mettre de l’argent de côté, derrière ces comportements se cachent des mécanismes cérébraux bien rodés, mais pas toujours très logiques. Cet article explore comment ces biais influencent nos décisions au quotidien, les conséquences économiques qu’ils entraînent, ainsi que les stratégies pour mieux les maîtriser, sans pour autant nous transformer en robots rationnels, ce qui serait franchement ennuyeux.

Les fondements de l’économie comportementale et des biais cognitifs

Les fondements de l’économie comportementale et des biais cognitifs

Origines et principes clés

L’économie comportementale s’est imposée depuis les années 1970 comme une discipline novatrice, remettant en question le paradigme classique de la rationalité parfaite postulé par la microéconomie néoclassique. Ce courant est principalement issu des travaux pionniers du psychologue Daniel Kahneman et de son collègue Amos Tversky. Dès 1971, leur collaboration a conduit à la mise en lumière des biais cognitifs, ces « erreurs systématiques de jugement » qui s’écartent du modèle d’un individu parfaitement rationnel, calculateur et informé. Ces deux chercheurs ont bouleversé la pensée économique traditionnelle en montrant que les choix humains sont souvent guidés par des heuristiques, des règles mentales simples mais parfois trompeuses, plutôt que par un calcul optimisé d’utilité ou de gains espérés.

Dans leur célèbre article Prospect Theory: An Analysis of Decision under Risk (1979), Kahneman et Tversky expliquent que face à l’incertitude, les individus ne maximisent pas l’utilité attendue mais évaluent les gains et les pertes relatifs à un point de référence, ce qui provoque des comportements tels que l’aversion à la perte, un phénomène clé de l’économie comportementale. Ils montrent, par exemple, que la peur de perdre un euro a un poids psychologique plus fort que la perspective de gagner un euro, un constat validé désormais par de nombreuses études expérimentales.

Classification des biais cognitifs

Parmi les biais les plus étudiés, on trouve le biais d’ancrage, où la première information reçue influence excessivement le jugement final ; le biais de confirmation, qui pousse à privilégier les informations confirmant ses croyances préexistantes tout en ignorant les autres ; et le biais de disponibilité, qui amène à évaluer la probabilité d’un événement selon la facilité avec laquelle des exemples viennent à l’esprit. Ces biais peuvent être classés en plusieurs catégories selon les processus cognitifs concernés :

  • Les biais attentionnels impliquent une focalisation sélective sur certains éléments tout en négligeant d’autres données importantes
  • Les biais mnésiques se réfèrent aux distorsions liées à la mémoire, comme le souvenir préférentiel d’informations marquantes
  • Les biais de jugement affectent la manière dont les probabilités et les risques sont évalués, souvent de manière imparfaite
  • Les biais de raisonnement concernent des erreurs logiques ou des raccourcis dans la construction d’arguments

Il est crucial de noter que le rôle des émotions et de l’influence sociale est prédominant dans la formation de ces biais. Kahneman explique que le cerveau humain fonctionne principalement par un système intuitif rapide appelé système 1, lequel guide la majorité de nos décisions de façon automatique, émotionnelle et parfois erronée, tandis que le système 2, plus réfléchi et analytique, intervient moins souvent et demande un effort cognitif important (Thinking, Fast and Slow, 2011). De plus, l’environnement social et les pressions de groupe amplifient certains biais, comme le conformisme ou l’effet de halo, par lesquels des jugements sont influencés par l’opinion majoritaire ou l’image d’une personne.

Cadre théorique et méthodologie

Méthodologiquement, la théorie s’appuie sur des expériences en laboratoire et des études de terrain systématiques. Kahneman et Tversky ont montré que les choix des sujets sont influencés par la manière dont les problématiques sont formulées, un effet connu sous le nom de cadrage : un même choix présenté en termes de gains ou de pertes conduit à des décisions différentes. Ce phénomène met en lumière la limite des modèles économiques standards qui supposent que les préférences sont stables.

Par ailleurs, la théorie des perspectives s’appuie sur un ensemble d’heuristiques, des raccourcis mentaux, qui guident 95% de nos décisions, selon la littérature en psychologie cognitive et économique. Ces heuristiques simplifient le traitement de l’information, mais conduisent aussi à des erreurs systématiques, les fameux biais cognitifs. Par exemple, en dehors des marchés financiers, ces mécanismes expliquent aussi pourquoi les ménages sous-estiment souvent les risques liés à leurs choix de consommation ou d’épargne.

Les conséquences des biais cognitifs sur nos décisions économiques

L’économie comportementale : comment les biais cognitifs influencent nos choix ?

Impact sur la consommation et l’épargne

Les biais cognitifs jouent un rôle fondamental dans les comportements de consommation et d’épargne, souvent au détriment de décisions rationnelles et optimales. Le biais de disponibilité est l’un des principaux moteurs de la surconsommation. Il conduit les individus à exagérer la fréquence ou la probabilité d’un événement simplement parce qu’il est facilement rappelé à l’esprit, souvent à travers des publicités à contenu émotionnel intense. En France, malgré un contexte économique incertain en 2025, les consommateurs continuent d’acheter des produits alimentaires favorisant le plaisir, comme les confiseries et snacks, en dépit de la hausse des prix, illustrant comment l’appel au plaisir immédiat domine la rationalité. Par ailleurs, le marketing digital intensifie ce biais via des techniques comme les dark patterns, qui exploitent notre propension aux biais pour nous pousser à consommer plus, parfois de manière inconsciente, augmentant aussi le temps passé en ligne à environ 3 h 30 par jour en France.

Concernant l’épargne, la sous-épargne pour la retraite demeure une problématique majeure liée notamment à un biais d’optimisme excessif et à l’aversion à la perte. De nombreux individus, notamment en Europe, ont tendance à sous-estimer la durée de vie et la nécessité de constituer un capital suffisant. L’aversion à perdre une partie de leur revenu disponible freine aussi les efforts d’épargne, puisque renoncer à une consommation immédiate est perçu comme une perte psychologique importante. Selon des données récentes, une grande proportion des ménages européens manque de préparation financière suffisante pour la retraite, ce qui laisse présager des défis sociaux à venir.

Incidence sur les marchés financiers et investissements

Les biais cognitifs ont contribué à façonner de manière importante les comportements sur les marchés financiers, souvent au cœur de phénomènes spéculatifs aux conséquences économiques majeures. La bulle Internet des années 2000 illustre parfaitement ce mécanisme. Durant la seconde moitié des années 1990, l’engouement pour les nouvelles technologies a conduit à une explosion de la valorisation des entreprises du secteur des TIC, sans que les fondamentaux économiques ne justifient toujours ces prix élevés. Les investisseurs se sont laissés emporter par un biais de surconfiance et un engouement collectif, amplifiés par la spéculation et le biais d’optimisme, ce qui a alimenté une bulle spéculative qui a éclaté brutalement en mars 2000 avec la chute spectaculaire du Nasdaq, symbole du secteur high-tech.

Au-delà de la bulle Internet, des erreurs d’attribution sont fréquentes dans les décisions d’investissement. Par exemple, les investisseurs tendent à attribuer leurs succès à leurs compétences tout en imputant les échecs à des facteurs externes. Cette illusion de contrôle amplifie le biais de surconfiance, qui pousse à prendre plus de risques inconsidérés, au mépris des signaux d’alerte du marché. L’étude des comportements sur les marchés révèle aussi des réactions de masse, souvent qualifiées de « panique » ou « d’euphorie », humaines mais non rationnelles, provoquant des fluctuations extrêmes, les fameux cycles de bulles et krachs. Ces dynamiques collectives sont amplifiées par la psychologie sociale, les médias et les réseaux, qui renforcent le biais de confirmation et créent des effets d’entraînement.

Stratégies et politiques pour limiter l’influence des biais cognitifs

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Éducation et sensibilisation

Sensibiliser les individus aux biais cognitifs s’avère essentiel pour améliorer la qualité des décisions, notamment dans le contexte professionnel et économique. Les organisations ont progressivement intégré cette nécessité, développant des formations ciblées qui visent à éveiller la conscience collective vis-à-vis de ces mécanismes automatiques souvent inconscients.

Plusieurs entreprises françaises et européennes ont mis en place des initiatives concrètes à la pointe en 2025. Par exemple, des ateliers interactifs combinant neurosciences et psychologie cognitive ont été instaurés dans les grandes sociétés technologiques. Ces ateliers mobilisent des outils pratiques, comme les check-lists anti-biais, les jeux de rôles (avocat du diable), ainsi que des protocoles collaboratifs favorisant la diversité cognitive, ce qui a permis de réduire les erreurs décisionnelles de près de 30% selon les bilans internes. De même, les équipes managériales bénéficient de formations continues qui intègrent des mises en situation réelles pour développer une meilleure prise en compte des biais dans la gestion quotidienne.

Interventions par le « nudge » et politiques publiques

Le nudge, concept popularisé par Richard Thaler et Cass Sunstein dans leur ouvrage Nudge : Improving Decisions about Health, Wealth, and Happiness (2008), repose sur l’idée que de petites modifications subtiles de l’environnement décisionnel peuvent orienter les comportements individuels vers des choix plus bénéfiques, sans pour autant limiter la liberté de choix. Ce principe de paternalisme libertarien vise à influencer en douceur, par une architecture du choix bien pensée, qui tient compte des biais cognitifs, comme l’aversion aux pertes ou le biais du statu quo. Par exemple, placer les aliments sains à hauteur des yeux dans une cafétéria incite à de meilleures habitudes alimentaires, sans interdire les options moins saines.

Dans le domaine économique et social, le nudge s’applique efficacement à l’incitation à l’épargne retraite. Le programme Save More Tomorrow conçu par Thaler et Benartzi encourage les salariés à augmenter progressivement leur taux d’épargne lors des augmentations de salaire, en s’appuyant sur le biais du statu quo et la tendance à la procrastination. Cette initiative, largement adoptée aux États-Unis et expérimentée en Europe, a montré une augmentation significative du taux d’épargne, parfois jusqu’à +15% sur la durée, contribuant à réduire la sous-préparation financière des ménages face à la retraite.

Perspectives futures et rôle des neurosciences

Les neurosciences apportent aujourd’hui des avancées majeures pour mieux comprendre les mécanismes du raisonnement et les émotions qui sous-tendent nos décisions économiques. Ce champ interdisciplinaire, appelé neuroéconomie, explore les bases cérébrales des comportements d’achat, d’épargne ou d’investissement. Grâce à des techniques comme l’imagerie cérébrale ou le suivi biométrique, les chercheurs identifient comment des zones spécifiques du cerveau s’activent face à des choix impliquant du risque ou de l’incertitude, validant ainsi des théories comme celle de Kahneman sur l’aversion aux pertes. Par exemple, les émotions liées à la perte génèrent une activation plus forte des régions cérébrales que celles associées aux gains, ce qui confirme neurobiologiquement pourquoi nous fuyons les pertes plus qu’on ne recherche les gains.

Sur le plan technologique, des outils comme l’intelligence artificielle (IA) et le big data révolutionnent la lutte contre les biais cognitifs. Ces technologies permettent désormais d’analyser des quantités massives de données comportementales pour détecter les signaux d’irrationalité et proposer des interventions personnalisées, notamment via des applications financières automatisées appelées robo-advisors. Ces systèmes adaptent leurs conseils à la psychologie de l’utilisateur, réduisant les risques d’erreurs dues à des biais de jugement ou d’émotion. Par ailleurs, l’analyse prédictive basée sur l’activité cérébrale collective (« neuroforecasting ») promet d’anticiper certains comportements de marché ou d’épargne à grande échelle.

Ce qu’il faut retenir

L’économie comportementale nous rappelle que derrière chaque décision économique apparemment rationnelle se cache souvent un cerveau humain un peu farfelu, guidé par des biais qui lui font parfois préférer le gâteau au brocoli, même quand on sait que c’est moins bon pour la santé… ou le portefeuille. Si les modèles classiques rêvaient d’hommes parfaitement rationnels, la réalité est bien plus humaine et… imparfaite. Heureusement, comprendre ces biais, c’est un peu comme découvrir la notice d’utilisation de notre propre cerveau : cela permet de mieux gérer nos émotions, d’éviter les pièges et parfois, de prendre de meilleures décisions. Et si la prochaine fois qu’on hésite à acheter ce gadget inutile ou à remettre à demain l’épargne retraite pensée hier, on se souvenait que nos cerveaux peuvent être à la fois géniaux… et terriblement malicieux ? Après tout, reconnaître nos biais, c’est déjà un premier pas vers plus de lucidité, et plutôt que de jouer contre eux, apprenons à jouer avec.

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