Philosophe, mathématicien, dramaturge, et parfois provocateur assumé, Badiou ne fait jamais dans la demi-mesure : pour lui, la vérité est une rupture radicale, un « événement » qui fait trembler la scène ordinaire du monde et nous oblige à choisir un camp, avec fidélité. Mais attention : comprendre Badiou ne réclame pas seulement une bonne condition intellectuelle, elle exige aussi une bonne dose d’humilité et parfois même un brin d’autodérision. Après tout, qui d’autre que lui pour nous rappeler l’histoire de Thalès, ce philosophe grec distrait tombé dans un puits en regardant les étoiles, et qui nous montre par là que penser l’être sans regarder où l’on met les pieds peut mener loin… mais sûrement pas au simple bon sens du quotidien. Cet article propose donc d’explorer comment Badiou, en philosophe engagé et audacieux, articule la notion complexe de vérité avec celle d’événement et de fidélité, et comment cette trilogie peut encore aujourd’hui éclairer notre rapport au monde, entre sérieux et folie créatrice.
L’événement : une rupture ontologique et existentielle
L’événement chez Badiou relève ainsi d’une ontologie du miracle, comme le disait Spinoza : « un événement dont on ne peut assigner la cause », flirtant parfois avec la théologie chrétienne et l’idée de révélation. Les événements fondateurs, tels que la Résurrection ou la Pentecôte dans le christianisme, sont pensés comme surgissements qui inaugurent une ère de vérité, offrant au croyant l’opportunité de manifester une fidélité radicale et d’ouvrir l’histoire à une transformation profonde.
1. L’événement comme surgissement imprévisible du réel
L’événement chez Alain Badiou désigne le surgissement imprévisible du réel, une interruption bouleversante du cours ordinaire des choses. Dans L’Être et l’événement (1988), Badiou affirme que l’« événement n’est ni réductible à ce qui existe, ni déductible de la situation antérieure » : il brise la simple reproduction de l’existant, ouvrant un espace nouveau où une vérité inédite peut advenir. Le terme « événement » provient du latin evenire, qui signifie littéralement « arriver hors de » : l’événement s’extrait du tissu de la routine, il tranche, il sépare.. Ainsi, pour Badiou, « il existe un avant et un après l’événement », et il n’y a d’histoire qu’à la condition de la fidélité à cette rupture.

Un exemple philosophique et historique frappant est la Révolution française, souvent considérée comme modèle d’un événement au sens badiousien. Elle constitue « l’irruption d’un possible inédit » : rien dans l’Ancien Régime ne permettait de prévoir ce bouleversement absolu. Les acteurs, comme Robespierre et Saint-Just, incarnent la voix vivante de l’événement, bien plus que les spectateurs ou les commentateurs distanciés. Ce surgissement a transformé la pensée politique et impulsé un nouveau désir de liberté et d’égalité, inspirant des mouvements tels que l’anarchisme théorisé par Kropotkine. Ce n’est pas la répétition, mais bien la nouveauté radicale né de l’événement qui marque l’histoire et la pensée.
2. La distinction entre situation et vérité
Chez Alain Badiou, la situation se définit comme un ensemble ordonné d’éléments, structuré par l’être-multiple selon la logique des ensembles. Cette situation représente la totalité du donné, la trame stable où s’inscrit l’existence normale. Dans L’Être et l’événement, Badiou insiste : « La situation rend possible l’intelligibilité du monde, mais demeure soumise à la loi de la répétition ». L’événement vient alors percer cette continuité : il ouvre une brèche ontologique, bouleverse la situation et introduit une nouveauté dont la portée excède le déjà-là.
L’exemple phare : la découverte des mathématiques non-euclidiennes au XIXe siècle. Jusqu’alors, la situation scientifique était dominée par l’évidence des axiomes d’Euclide, structurant la rationalité et l’enseignement. Mais les géomètres Lobatchevski, Bolyai et Riemann ont ouvert une brèche : ils introduisent une logique étrangère à la situation antérieure, fondant une vérité nouvelle qui va reconfigurer dès lors l’ensemble du savoir, jusqu’à influencer la physique et la cosmologie. Cette rupture constitue, pour Badiou, un événement scientifique : « Toute vérité commence par une exception qui excède la légalité du monde ».
3. L’événement comme création de possibilités nouvelles
Ce pouvoir créateur de l’événement s’oppose à la conception de Foucault, pour qui les dispositifs de pouvoir fabriquent le sens, produisent et administrent les normes. Foucault dans Surveiller et punir et L’archéologie du savoir analyse la multiplicité des micro-pouvoirs qui quadrillent la société, limitant la capacité du sujet à inventer du nouveau. Chez Foucault, l’innovation est prisonnière des agencements institutionnels, alors que pour Badiou, l’événement brise soudain cet ordonnancement : « il y a du réel qui résiste au pouvoir, un surgissement qui n’est pas un simple effet de structure, mais création pure ».
L’exemple théologique majeur est la Résurrection du Christ, véritable « événement pur » dans la tradition chrétienne. Ici, l’expression du Nouveau Testament, « surgi du tombeau au matin du troisième jour », incarne le paradigme de ce que Badiou nomme la création d’une nouvelle logique du salut : le croyant n’est plus seulement un observateur passif d’une loi, mais l’acteur possible d’une histoire transfigurée. Comme le souligne Pascal, la Résurrection n’est pas démonstrable, mais elle constitue une interruption de l’ordre du monde, un miracle inaugurant pour les fidèles un temps entièrement neuf, porteur de grâce et d’une promesse universelle.
Vérité et fidélité : l’éthique de l’engagement chez Badiou
1. La vérité comme procédure
La vérité selon Badiou est avant tout une procédure : un processus, né d’un événement, qui se construit dans le temps et selon des règles propres. Badiou distingue quatre grands types de procédures de vérité : la science, la politique, l’amour et l’art. Dans chaque domaine, une vérité advient dès qu’un événement ouvre une possibilité radicalement neuve, la démonstration d’un théorème scientifique, l’irruption d’un mouvement politique, la déflagration d’un amour ou la naissance d’une forme artistique inédite.
Loin du relativisme postmoderne, Badiou affirme le caractère universel de la vérité : elle déborde le particulier, « il n’y a pas de vérités locales, chaque vérité est potentiellement intelligible partout et pour tous ». À rebours de Nietzsche, qui écrit dans La volonté de puissance « il n’y a pas de faits, seulement des interprétations », Badiou refuse de réduire la vérité à une simple construction subjective ou contextuelle. Au contraire, une vérité qui a surgi dans l’histoire, par exemple la déclaration des Droits de l’homme ou la théorie de la relativité, conserve son efficacité, sa capacité à transformer d’autres situations, des siècles après son émergence. Prenons l’exemple de l’art : dans l’œuvre de Mallarmé, chaque poème procède d’une fidélité à l’événement poétique, comme dans Un coup de dés jamais n’abolira le hasard. Mallarmé invente un langage et une typographie qui transcendent les conventions du vers. Ce « geste de création » marque l’apparition d’une vérité artistique, qui résonne et se reformule encore dans les mouvements d’avant-garde du XXᵉ siècle. Comme le souligne Badiou, « une vérité artistique est universelle dans la mesure où elle peut être interprétée, transformée et poursuivie dans d’autres œuvres, d’autres époques »
2. La fidélité comme épreuve du sujet
Chez Alain Badiou, le sujet n’existe pas avant l’événement : il est produit et constitue un effet de la fidélité à celui-ci. Autrement dit, ce n’est pas un sujet autonome, préexistant, mais un « sujet fidèle », qui naît dans et par l’adhésion à la singularité événementielle. La fidélité est cette épreuve du sujet, ce « travail existentiel » consistant à prolonger l’événement au-delà de son apparition, en l’incarnant et en s’engageant dans ses conséquences. Cette idée s’apparente au saut de foi de Kierkegaard dans Crainte et tremblement (1843), où Abraham incarne le sujet par sa fidélité paradoxale à l’événement divin, malgré son absurdité rationnelle. Abraham choisit dans l’angoisse et l’isolement d’obéir à la parole de Dieu, révolutionnant ainsi la relation entre foi et existence.
3. Éthique et universalité contre les morales relativistes
Alain Badiou défend une éthique de la fidélité qui se pose en opposition radicale aux morales particularistes et relativistes, lesquelles fragmentent l’universel en identités fermées et en « grands récits » éclatés. Pour lui, la fidélité à un événement, politique, artistique, scientifique ou amoureux, engage une forme d’universalité : non abstraite et dogmatique, mais matérielle, vécue, et toujours singulière, car issue d’une rupture concrète avec le donné. L’universalité chez Badiou n’est donc pas un vain concept métaphysique, mais un résultat exceptionnel, qui se déploie dans l’histoire par la décision et l’engagement, et qui tend à subvertir les principes exclusifs des communautarismes ou des morales particularistes.
Cette position s’oppose aux analyses de Jean-François Lyotard, pour qui la fin des « grands récits » a fragmenté la croyance dans les vérités universelles, laissant place à une pluralité de discours et à un scepticisme généralisé. Badiou conteste cette « fin de la vérité » par une réhabilitation rigoureuse et militante du rôle historique des vérités universelles issues des événements.
Ce qu’il faut retenir
On pourrait dire que suivre Badiou, c’est un peu comme être convié à un bal philosophique où l’inattendu fait danser la routine, sauf qu’au lieu de valses, on nous propose des vérités universelles et des sauts de foi qui donnent le vertige. Le philosophe, tel un funambule, nous invite à marcher sur ce fil tendu entre sérieux ontologique et urgence historique, toujours prêt à chuter dans le puits du scepticisme ou à soulever les foules avec la radicalité de l’événement. Mais attention : loin d’être un simple pédant érudit, au sens platonicien du philosophe qui tombe dans le puits en regardant les étoiles, Badiou nous rappelle qu’il faut garder les pieds sur terre, tout en visant les étoiles. Sa philosophie, dense mais vibrante, rejette le relativisme ambiant à coups de vérités inébranlables, et il nous demande de choisir notre camp : fidèle au saut (avec risques et incertitudes), ou spectateur passif d’un monde sans événement.







