Quand tu entres dans l’univers du grec ancien, tu découvres vite que la langue ne sert pas seulement à raconter des épopées divines ou des passions amoureuses, mais aussi — et surtout — à convaincre, émouvoir et parfois manipuler. C’est au cœur de l’assemblée athénienne que la rhétorique grecque atteint son apogée.
Des orateurs comme Démosthène ou Lysias ont forgé des discours politiques et judiciaires qui demeurent aujourd’hui encore des modèles d’efficacité persuasive. Étudier leurs textes, c’est comprendre comment la parole devient un instrument de pouvoir.
La naissance de l’art oratoire à Athènes
Aux Ve et IVe siècles av. J.-C., Athènes est une démocratie directe : tout citoyen peut prendre la parole à l’Assemblée, proposer une loi ou se défendre devant un tribunal. Mais pour espérer convaincre la foule, ou infléchir une décision collective, il faut maîtriser l’art du λόγος (logos, le discours rationnel).
C’est dans ce contexte qu’émerge une discipline nouvelle : la rhétorique. Elle ne se limite pas à l’art de bien parler, mais englobe aussi le raisonnement, la stratégie argumentative et la gestion des émotions de l’auditoire.
Deux figures incarnent parfaitement cette maîtrise du discours :
- Lysias, connu pour la clarté et la sobriété de ses plaidoyers judiciaires ;
- Démosthène, grand orateur politique, célèbre pour ses discours contre Philippe de Macédoine.
Les fondements de la rhétorique grecque
La rhétorique grecque classique repose sur trois piliers fondamentaux :
- inventio : trouver les arguments ;
- dispositio : organiser le discours ;
- elocutio : choisir la forme et le style les plus efficaces.
L’organisation canonique d’un discours peut se résumer ainsi :
| Partie du discours | Fonction |
|---|---|
| Prooimion | Introduction destinée à capter l’attention |
| Diégèsis | Exposé des faits |
| Pistis | Arguments et démonstration |
| Epilogos | Conclusion, souvent marquée par l’émotion |
Lysias excelle dans les introductions sobres, cherchant à construire un ethos crédible : il se présente comme un citoyen honnête, digne de confiance.
Démosthène, au contraire, privilégie le choc rhétorique, alternant raison et pathos pour provoquer une réaction immédiate de l’auditoire.ntraire, pratique l’art du renversement dramatique et l’appel pathétique, alternant raison et émotion.
Démosthène : le discours comme arme politique
Démosthène (384–322 av. J.-C.) est sans doute l’orateur politique le plus célèbre de la Grèce antique. Dans ses Philippiques, il met en garde Athènes contre la montée en puissance de Philippe de Macédoine et cherche à mobiliser la cité.
Son style est énergique et combatif :
- interpellations directes (« ὦ ἄνδρες Ἀθηναῖοι ! »),
- phrases courtes et incisives,
- accumulation, antithèses et gradations.
Il joue sur l’identité collective, rappelant les grandes victoires passées et soulignant les conséquences désastreuses de l’inaction.
Exemple (Philippique I) :
Ἐγὼ δ᾽ οὐκ ἀπορῶ, ὦ ἄνδρες Ἀθηναῖοι, ὅτι πάσχετε τὰ παρόντα· θαυμάζω δ᾽ εἰ καὶ νῦν ἀμφισβητεῖτε.
Traduction :
« Je ne suis pas étonné, ô Athéniens, que vous subissiez les maux présents ; je m’étonne seulement que vous hésitiez encore. »
Lysias : la force de la simplicité persuasive
À l’inverse, Lysias (vers 445–380 av. J.-C.) privilégie une rhétorique de la discrétion. Il compose de nombreux plaidoyers pour des particuliers, souvent accusés de crimes ou de délits, et cherche à désamorcer la suspicion.
Son style se caractérise par :
- une langue fluide et naturelle,
- des récits concrets,
- une apparente simplicité soigneusement construite.
Il recourt à la narration fictive, à des anecdotes personnelles et à des questions rhétoriques qui orientent subtilement le jugement des juges.
Exemple (Sur le meurtre d’Ératosthène) :
Οὐ δὲ καὶ ὅτι ὁ Ἐρατοσθένης ἐς τὴν οἰκίαν εἰσῆλθε, δεῖ ὑμᾶς ἐπὶ τούτῳ θαυμάζειν ;
Traduction :
« Ne devez-vous pas être étonnés, ne serait-ce que parce qu’Ératosthène est entré dans la maison ? »
La question n’appelle pas de réponse : elle guide implicitement le raisonnement.
Procédés de manipulation linguistique
Les deux orateurs partagent des armes stylistiques puissantes, mais la façon de les manier diffère :
- Emphase et pathos (émotion) : souvent direct chez Démosthène, plus subtile chez Lysias.
- Interpellation : apostropher directement l’auditoire pour le responsabiliser ou le flatter.
- Antithèse et parallèle : opposer des faits ou qualités pour souligner le bien et le mal (« eux / nous », « liberté / servitude »).
- Questions rhétoriques : il s’agit d’orienter la pensée sans attendre vraiment de réponse.
L’art de la manipulation linguistique consiste à faire passer pour naturel ce qui est parfaitement construit : orienter la mémoire, suggérer des émotions, voire créer une complicité avec l’auditeur.
Les enjeux de la traduction des discours grecs
Traduire un discours politique grec ne consiste pas seulement à passer du grec au français. Il faut aussi restituer :
- le rythme,
- l’adresse directe,
- parfois l’ironie ou la tension dramatique.
Comment conserver l’énergie d’un anapodoton (phrase laissée en suspens), l’effet d’une accumulation ou la discrétion d’un euphémisme ?
Traduire la rhétorique grecque, c’est traduire une pensée en action.







