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Comment distinguer les classes moyennes « modernes » et les « classes moyennes traditionnelles ?

À lire dans cet article :

Comme le remarque Louis Chauvel, on a assisté à un glissement progressif de la représentation des classes moyennes vers le haut : les catégories désignées sous ce terme sont beaucoup plus proches de la petite bourgeoisie ou de la bourgeoisie que du milieu effectif de la société. Nous allons analyser comment les classes moyennes « modernes » se distinguent des classes moyennes « traditionnelles ».

La stratification sociale

Le modèle de stratification est construit à partir d’une double échelle : un axe vertical qui mesure le capital global (total du capital économique et du capital culturel détenu) ; un axe horizontal qui distingue pour chaque groupe la forme principale de capital détenue : capital économique ou capital culturel.

De « grandes classes » se différencient par le niveau de capital global détenu : Ici, classes dominantes – moyennes – populaires et à l’intérieur de ces « grandes classes », des fractions de classe se différencient par la composition du capital économique/ culturel.

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Les classes moyennes traditionnelles

Dans les approches classistes de la structure sociale, la classe moyenne se présente comme une classe paradoxale: c’est une classe sans conscience de classe, c’est une « classe sans lutte des classes » dans la mesure où son affirmation s’inscrit dans celle d’une société démocratique au sens de Tocqueville, soit : une société sans classes.

De même, l’ancrage économique, qui est la marque de l’analyse classiste, fait défaut à la classe moyenne compte tenu du caractère ambigu de sa position de classe (petits propriétaires qui travaillent, salariés, scission public/privé).  Depuis le début des années 1980, le sentiment d’appartenir à la classe ouvrière recule brutalement chez les ouvriers alors que l’identification à la classe moyenne se maintient voire se renforce chez les non-ouvriers, mais aussi chez les ouvriers (Rapport CAS, 2006).

Or la référence à la classe moyenne n’est pas du tout une référence classiste comme celle de classe ouvrière.  La référence à la classe ouvrière impliquait en effet un rapport social antagoniste entre les ouvriers et les patrons capitalistes (« eux » et « nous »). Rien de tel avec la notion de « classe moyenne » qui renvoie finalement moins à la spécification d’une nouvelle classe dans l’affrontement capital/travail qu’à l’élimination de la lutte des classes, au profit d’une vision idéologique consensuelle d’un groupe social majoritaire, bordé à la marge par des exclus qu’il s’agirait d’intégrer.

Il est donc évident que la notion de classes moyennes a été éludée au profit d’une vision de la société où la réalité de l’existence des classes sociales  homogènes, définies par la place occupée par leurs membres dans les rapports de production, ne faisait l’objet d’aucune discussion. Il fallait, pour les représentations savantes, soit rapprocher les groupes intermédiaires de la bourgeoisie (petite bourgeoisie) soit faire du monde des classes moyennes une branche du prolétariat, soit estimer que la lutte des classes se jouait à trois. On ne doit pas oublier enfin, avec Luc Boltanski, que « sachant que le rassemblement des classes moyennes est une arme contre le mouvement ouvrier, on comprend l’acharnement avec lequel est débattue la question du poids relatif des classes moyennes: loin d’ être un problème purement “scientifique”, “sociologique” ou “statistique”, le dénombrement des classes moyennes constitue en effet un enjeu majeur de la lutte idéologique entre les classes ».

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Les classes moyennes modernes : entre classe dominante et classe dominée

Les classes dominantes imposent leur modèle culturel aux autres catégories sociales en faisant apparaître ce modèle comme seul légitime. C’est ce qu’on nomme la violence symbolique.

Dans La distinction (1979), il explique comment les classes dominantes sont porteuses du goût légitime, elles auraient réussi à faire de leur propre style de vie la référence centrale, celle avec laquelle les autres groupes se « jaugent ». Les styles de vie sont hiérarchisés et formatés par le jugement des classes dominantes : le « bon goût » (esthétique, le bon, beau, raffiné, etc. à l’inverse du « mauvais goût » (laid, mauvais, grossier, etc.). En effet, « le goût est toujours un dégoût du goût des autres ». Cette hiérarchisation donne lieu à des phénomènes d’imitation : bibliothèque, tableaux, champagne, etc. des classes supérieures.

L’école favorise, par la culture qu’elle transmet, les enfants des classes supérieures issus de familles bien dotées en capital culturel. Il ajoute que ce processus est « accepté » par les dominés (les classes populaires) qui en quelque sorte reconnaissent la légitimité des titres scolaires. C’est un autre aspect de l’exercice de la violence symbolique. Ceux qui réussissent sont simplement perçus comme plus doués pour l’école et obtiennent leurs diplômes grâce à leur mérite (le « don » scolaire). Les mécanismes de reproduction des inégalités sont ainsi masqués, c’est au sociologue de les révéler.

Les professions libérales, les enseignants et chercheurs du supérieur, les patrons de l’industrie ont un capital global élevé qui fait qu’ils appartiennent aux classes dominantes. Mais ils appartiennent à des fractions de classes différentes : pour les patrons de l’industrie et du commerce, c’est le capital économique qui l’emporte dans les capitaux détenus ; pour les professions libérales, il y a équilibre entre les deux grandes formes de capitaux ; pour les professeurs du supérieur, c’est le capital culturel qui l’emporte (fraction dominée des classes dominantes, car Bourdieu donne malgré tout au capital économique un rôle privilégié dans les mécanismes de domination).

Les évolutions récentes (depuis les années 1990) tendent à amorcer un retour insensible à l’acception ancienne de classe intermédiaire entre l’élite et le peuple (avec l’émergence du terme « bobos », les bourgeois-bohême, introduit par le journaliste américain David Brooks en 2001).  Le concept de classe moyenne a donc, à nouveau, changé de sens à la fin des années 1990, elle désigne désormais une nouvelle bourgeoisie (comme au XIXe), entre salariat et professions libérales (cadres, journalistes, avocats, médecins gagnant environ 6 000 euros mensuels à eux deux).

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